Cette rubrique rassemble de courtes restitutions de notre enquête à la cité Émile-Dubois, dite "des 800" à Aubervilliers. Ces "focus" complètent les futures visites guidées de l'exposition.

 

#1 Focus sur...

 

Achour Moualed, l'un des premiers conseillers municipaux "Français musulmans d'Algérie", militant communiste

 

Quand nous avons commencé nos recherches sur les habitant.e.s de la cité Emile Dubois, l’un des premiers personnages dont nous avons entendu parler est Achour Moualed. Sa particularité ? Il fut élu conseiller municipal d’Aubervilliers en 1953, et fut ainsi sans doute l’un des premiers « Français musulmans d’Algérie », selon le terme utilisé à l’époque, à occuper ce poste. Il incarne en quelque sorte l’élite ouvrière algérienne de l’époque, et sa mémoire, liée au parti communiste, peut sembler éclipser celle du reste de la population algérienne d’Aubervilliers dans les années 1950-1960. Son parcours donne néanmoins un aperçu de l’histoire algérienne de la commune.

Portrait d'Achour Moualed, 1983 - Jeannine Moualed

Achour Moualed est né le 8 février 1925 à Fort-National (aujourd’hui Larbaâ Nath Irathen), en Kabylie, à l’époque où l’Algérie est sous domination française. Il arrive à Aubervilliers autour de 1950, comme de nombreux autres Algérien.ne.s qui partent à l’époque en métropole à la recherche d’un travail et de salaires plus élevés. En 1947, en raison notamment de leur participation à l’effort de guerre, les Algérien.ne.s deviennent citoyen.ne.s de l’empire français, et sont libres de circuler vers la métropole et de s’y installer. Leur statut y est ambigu. Ils ont une voix à part entière aux élections, bénéficient sur quelques points d’un régime favorable pour tenir un commerce, obtenir des stages de formation professionnelle… Mais en pratique les autorités et une partie de la société française les considèrent comme une immigration « indésirable » en raison de préjugés culturels racistes et ils sont soumis à un régime de surveillance policière et administrative particulièrement pesant qui vise à limiter le développement du mouvement indépendantiste. Bien qu’ils aient la nationalité et désormais la citoyenneté française, l’administration les appelle couramment « Nord-africains », ou « Français musulmans d’Algérie », pour les différencier du reste de la population.

 

Plus de 3 000 Algérien.ne.s résident déjà à Aubervilliers en 1955 selon les recensements de la police, ce qui en fait l’une des principales communes d’accueil de France, avec d’autres villes ouvrières comme Saint-Denis, Gennevilliers ou Nanterre. Il manque de nombreux éléments pour comprendre le contexte dans lequel Achour Moualed a grandi en Algérie, mais à l’heure où une majorité de travailleurs et travailleuses algérien.ne.s de métropole se rapprochent des mouvements nationalistes, lui milite au Parti Communiste Français.

Liste officielle des candidats du parti communiste à l’élection municipale de 1953 - Archives de la ville d'Aubervilliers, 1K404

Affiche électorale du PCF, 1953 - Archives de la ville d'Aubervilliers, 1K404


Dès 1953, il est présenté sur la liste d’Emile Dubois, militant communiste qui joua un rôle de premier plan à Aubervilliers pendant l’entre-deux-guerres, avant d’être déporté à Buchenwald pendant la Seconde Guerre mondiale, et d’être finalement élu maire. Lors des élections de 1953, Achour Moualed réside 5 rue de la Justice, dans le quartier de la Petite Espagne de la Plaine-Saint-Denis, où il fréquente d’ailleurs la famille de François Asensi, autre futur habitant de la cité Emile-Dubois, et futur député. Sur l’affiche électorale, il est présenté comme vannier (le métier qu’il exerçait en Algérie), et « un actif militant de notre Parti, représentant des travailleurs algériens honteusement exploités qui, à nos côtés, mène la lutte pour l’indépendance de nos deux peuples ». Pendant son mandat, il obtient notamment la création d’un petit square pour enfants dans le quartier du Landy. Mais dès 1956, il quitte le PCF dans le contexte de l’émergence du FLN (Front de libération nationale) en métropole. 

 

Il rencontre et épouse Jeannine Lamandé, jeune militante communiste. Ensemble, ils s’installent en 1958 à la cité Emile-Dubois. Devenu câbleur après une formation au centre Suzanne Masson, Achour Moualed travaille chez Jeumont-Schneider à la Plaine Saint-Denis. Après l’indépendance, comme beaucoup de militant.e.s actifs, Achour part vivre en 1964 en Algérie, près d’Oran, avec Jeannine et leurs enfants. Il travaille dans une filiale de la SONATRACH, la société pétrolière algérienne, puis devient secrétaire général de l’Union des travailleurs algériens du secteur Pétrochimie. Jeannine et leurs enfants rentrent en France en 1981 et se réinstallent à Emile-Dubois, où Achour viendra régulièrement leur rendre visite, jusqu’à sa mort en décembre 1995. 


Vues de l'intérieur de l'appartement de Jeannine Moualed, à la cité Émile-Dubois, Aubervilliers, dans les années 1980 - Patrice Lutier

Extrait du bulletin municipal Aubermensuel, février 1996 - Archives de la ville d'Aubervilliers